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Cinéma. Tanger comme si vous y étiez
Written by Telquel    Monday, 15 February 2010 14:37    PDF Print E-mail

Du 23 au 30 janvier, la ville du détroit a accueilli les films de l'année 2009. Entre perles et calamités, TelQuel a tout regardé. Retour sur le palmarès, les moments forts et les incohérences.


A Tanger, tous les chemins mènent au Roxy. Le vieux cinéma kitsch aux allures baroques, bordures dorées et déco rococo, se repeuple le temps d'un festival. Entre les starlettes locales venues se poudrer le nez avant de plonger dans la pénombre, les jeunes réalisateurs stressés de voir leur œuvre sur grand écran, les journalistes au téléphone et les    
étudiants en manque d'événements culturels, le Roxy, du 23 au 30 janvier, fut the place to be. Or not to be, auraient pu dire les vigiles à l'entrée. C'est que les consignes étaient strictes : zéro tolérance pour les retardataires. On ne badine pas avec la sécurité, même pour une minute à la bourre. Et là, c'est du grand cinéma : stupeur et tremblements, foule qui applaudit, acteurs refoulés qui haussent la voix. Quelles que soient leur filmographie et leur longueur, pas de traitement de faveur. De quoi en énerver plus d'un, et de rendre les scènes extérieures parfois plus intéressantes que les films en compétition. Saïd Bey, acteur aux milles visages, doit s'arrêter toutes les deux secondes. Pas un problème de souffle, mais un problème de fans. “Khoya Saïd, shi tesswira 3afak! Wa twade3 m3ana”, imploraient les admirateurs croisés au gré des boulevards. Aussitôt dit, aussitôt fait. Les téléphones portables sont dégainés, la photo est dans la boîte. Au rendez-vous, donc, tout le Bottin du 7ème art. Avec, dans ses valises, des potins. "Le réalisateur d'Ahmed Gassiaux s'est fait arrêter pour chèques sans provision, vous avez entendu ça?", “vous avez vu le film de Mahmoud Frites?”, “Où est-ce qu'on peut boire de la bière pas chère?”, étaient autant de questions auxquelles il y avait toujours foultitude de réponses.

L'envol de Pégase
Faire un compte-rendu cinématographique de la 11ème édition du Festival national du film serait laborieux et stérile. Parce que les films (longs et courts) ne se valent pas. Place donc au palmarès. La cérémonie, théâtre de ratages assez comiques, a vu le jury s'emmêler dans les prix, annonçant celui de l'image sans avoir sous les yeux le nom du directeur photo, etc. Côté courts, Fatma, de Samia Cherkioui, s'est vu décerner le grand prix et L'âme perdue, de Jihane El Bahhar, celui du scénario. En ce qui concerne les longs, c'est l'hécatombe : Pégase de Mohamed Mouftakir a presque tout raflé. Grand prix, musique originale (Wolfgang Funk), son (Taoufik Mekraz) et image (Xavier Castro), prix de la critique et du meilleur rôle féminin, reçu ex-aequo par Saâdia Ladib et Majdouline Idrissi, en plus d'une mention spéciale pour Lamia Safi et Ilham Maher, les deux incroyables bambins du long-métrage. Forcément, il ne reste pas grand-chose pour les autres : Fissures de Hicham Ayouch a néanmoins été primé, recevant le prix de la première œuvre, du meilleur montage (Franck Pairaud et Khaled Salem) et du meilleur second rôle masculin pour Noureddine Denoul. Le prix du scénario a été attribué à Hassan Benjelloun pour Les oubliés de l'histoire, et son acteur, Amine Ennaji, a reçu celui du meilleur rôle masculin. Naïma Lamcharki s'est vue primée pour son second rôle dans La grande villa de Latif Lahlou, et le jury a craqué pour Destins croisés de Driss Chouika. Rien pour Terminus des anges du trio Nejjar-Mouftakir-El Asri, rien pour The Man Who Sold The World des frères Noury, rien pour Dès l'aube de Jilali Ferhati. A croire que nous n'avons pas vu les mêmes films…

Des hauts et débats
A 10h, tous les matins, c'est à l'hôtel Chellah que les conférences de presse sont organisées, pour débattre des films de la veille. De grands moments d'absurde, une cacophonie de questions hors propos et de critiques grandioses. A la tombola des perles journalistiques, Swel et Imad Noury ont eu le gros lot : entre les critiques qui ne veulent plus lâcher le micro et ceux qui parlent pour ne rien dire, les frères Noury ont dû écarquiller les yeux, derrière leurs lunettes de soleil. Florilège : vous présentez un film qui se veut universel, pourtant, nous reconnaissons Casablanca et sa “cornèche”. Pourquoi avoir choisi de filmer l'église (comprenez, pourquoi n'avez-vous pas filmé la mosquée?). Je n'ai rien compris, pouvez-vous m'expliquer l'histoire ? Pourquoi avoir fait un film destiné seulement aux critiques et aux professionnels ? A question bête, réponse sincère : “Nous avons regardé le film au moins 300 fois avant de projeter le résultat final. Toujours persuadés qu'il plaira au public comme il nous a plu”, affirme Swel, dépité. Alors non, ce n'est pas de la prétention. Peut-être juste un choc des cultures. Lahcen Zinoun, lors du débat, fut la voix du sage : après avoir félicité les frangins réalisateurs, les avoir remercié “pour ce chef-d'œuvre”, il leur demande désormais “d'éduquer, sensibiliser le public”. Amen. Parmi les questions houleuses, celle posée à Abdessellem Bounouacha, acteur du sulfureux film Fissures de Hicham Ayouch, ode à la liberté, effluves d'alcool et d'amour compris. L'inquisiteur met le fils de l'acteur directement en cause : “N'avez-vous pas honte de montrer ce genre de choses à votre fils, Adam ?”. Ça se passe de commentaires. Dans un registre plus drôle, les personnes qui se demandent, en chuchotant, pourquoi Mohamed Smaïl a tué Rachid El Ouali dans son film Les gars du bled. Avec, pour tout argument, Rachid El Ouali 3ziz 3lina. Ou encore, pourquoi, dans La grande villa de Latif Lahlou, l'actrice marocaine tombe amoureuse d'un “Gaouri, comme si nous n'avions pas de Marocains dans ce pays”. La cinéphilie marocaine va mal.

Bilan. L’industrie avant l’art

Au Festival du film de Tanger, l’heure était au bilan pour le 7ème art national. L’occasion de dresser l’état de santé du secteur cinématographique.

C’est une première : le Centre cinématographique marocain (CCM) joue la transparence, communique et explique à la presse tous les chiffres-clés du secteur cinématographique. Et il en ressort que l’année 2009 est un bon cru. Chaque pan du 7ème art a été passé au crible : production, exploitation, réalisation, etc.

Le dessous des chiffres
Ce n’est pas une surprise, la fréquentation des salles de cinéma est en baisse. En 2009, elles ont accueilli 2,6 millions de spectateurs, soit 11% de moins qu’en 2008. A qui la faute ? Au piratage, diront certains, ou au manque d’attractivité des salles, diront les autres. Une chose est sûre : les salles du Megarama sont celles qui enregistrent la plus forte affluence. Celui de Casablanca affiche ainsi 31,7 millions de dirhams de recettes guichet, soit 12 fois plus que les recettes du Lynx à Casablanca, par exemple. Preuve s’il en fallait que les multiplexes présentent un modèle économique efficient pour les exploitants, leur permettant, du fait de la variété des programmes proposés, de drainer plus de spectateurs.
Le développement de complexes et multiplexes sera d’ailleurs le pivot de la stratégie du CCM pour les 4 années à venir. Des contacts ont déjà été établis avec des groupes espagnols et hollandais afin de démarrer les projets de complexes dès 2010. Et, pour ceux qui seraient tentés de transformer leurs salles en supermarché ou autre, “aucune autorisation de démolition de salle ne sera accordée”, prévient Noureddine Saïl, directeur du CCM.
Des aides de l’Etat sont prévues afin de “pousser” les exploitants à transformer leur salle mono-écran en complexes. Ces aides de l’ordre de 900 000 DH, pas encore validées par le ministère des Finances, ne satisfont déjà pas la Chambre des exploitants. En attendant de mettre tout le monde d’accord, le CCM a confirmé un objectif de 500 salles d’ici à fin 2012.
Le cinéma prend de l’auteur ?
Côté production, l’année 2009 a été bonne, heureusement. 15 longs-métrages ont bénéficié de l’avance sur recettes. Une enveloppe de 52 millions de DH a été allouée à la production, soit 5% de plus qu’en 2008 et 80% de plus qu’en 2006. Ces dernières années, le cinéma marocain a donc fait son bonhomme de chemin, doucement mais sûrement. A la tête du box-office 2009, on retrouve d’abord des films marocains : Casanegra (214 400 entrées), Amours voilées (179 300), et Ex-Shamkar (106 600).
Cerise sur le gâteau : un long-métrage national attire en moyenne 13 700 spectateurs contre 4 000 pour un film hollywoodien. Ce plébiscite du public “prouve que le Marocain a besoin d’entendre sa langue quotidienne au cinéma, et qu’il a besoin de s’identifier à des personnages qui lui ressemblent”, nous explique Noureddine Lakhmari, réalisateur de Casanegra. Bref, La salle de cinéma est un des rares espaces où le Marocain aime regarder ses travers, et arrive même à en rire. Qu’en est-il alors de la qualité de nos films ? Pourquoi ne sont-ils pas toujours présents en compétition officielle à Cannes ou à Berlin ? “On n’en est pas encore là”, répondent en chœur critiques et cinéphiles. L’impératif du moment ne semble pas être la production de grands films d’auteur, mais bel et bien la mise sur pied d’une industrie cinématographique. “Si le cinéma national n’atteint pas une masse critique, il n’y aura pas de possibilité d’expansion. C’est dans la quantité que la qualité a le plus de chance d’exister”, affirme Nouredine Saïl. Il faut donc continuer à éviter la panne du secteur avant de pouvoir décrocher une Palme.

Coup de cœur. L’homme et l’acteur
A Tanger, un personnage détonnait : Abdesellem Bounouacha. Il sentait et parlait différemment du reste des “festivaliers dérangés et étrangers”, dixit himself. Acteur star de Fissures, Abdesellem a des airs de marginal comme son personnage. L’idée du film est d’ailleurs née d’un échange entre le réalisateur Hicham Ayouch et lui : suivre 3 marginaux à la recherche d’amour et de rédemption dans les bas-fonds tangérois. Au Festival, Abdesselem est venu seul soutenir le film, avec un sourire aux lèvres et l’humilité des grands. Pourtant, il fut la cible des critiques. Que peut-on lui reprocher ? Juste de parler vrai. A ceux qui ont été choqués par Fissures et par son personnage porté sur la bouteille et amoureux de la chair, il répond “qu’il y en a marre des films cartes postales !”. Pour ce Tangérois, parfois maladroit, son “personnage est comme bon nombre de Marocains : il boit et s’excite devant une belle femme”. Voilà tout.

Coup de griffe. Les oubliés du Festival
Lors du grand soir, cafouillages et ratages étaient au rendez-vous. La cérémonie de clôture du Festival valait donc son pesant de gaffes : des formules maladroites, des prix remis par les participants eux-mêmes, etc. Bref, le spectateur avait le choix entre consternation et fous rires. Quant au palmarès, certains oubliés sont à déplorer. D’abord les frères Noury qui repartent bredouilles alors même que leur film “fera date dans l’histoire du cinéma marocain”, dixit Noureddine Saïl, et qu’il sera projeté au Panorama du Festival de Berlin. Ensuite le dernier Jilali Ferhati, Dès l’aube, dont l’absence de folklore et de clichés donne du baume au cœur, mais n’a eu aucune distinction. Et puis enfin, le subtil court métrage Rires en larmes de Mohamed Labdaoui, passé sous silence par le jury. D’autres films encore auraient mérité plus d’intérêt, comme le Terminus des anges du trio Nejjar-Mouftakir-Lasri. Mais, encore une fois, les goûts et les couleurs ne se discutent pas.