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La deuxième chaîne est en crise en ce début 2010. Elle cartonne en audience mais a du mal à assurer son équilibre financier…et éditorial. Pourquoi ?
Vendredi 22 janvier. Quartier Aïn Sebaâ de Casablanca, siège de 2M, il est 16h30. A deux pas du pharaonique studio 1200, le hall de 2M grouille de monde. C’est là que les salariés affiliés au syndicat de l’Union marocaine du travail (UMT) ont décidé de tenir leur assemblée générale. L’objet de cette “messe prolétaire” ? “Parler de la situation préoccupante que vit 2M depuis un an, et faire des propositions à même de nous diriger vers une issue”, résume Mohamed El Wafy, secrétaire général du syndicat du personnel de 2M. Visiblement, le sujet fédère. Près de 400 salariés, soit la moitié des effectifs de la chaîne, sont de la partie : des techniciens, des agents administratifs, des ingénieurs, des journalistes, des hauts cadres.
Fritures sur la 2 “Il y a de la colère mêlée à de l’inquiétude”, nous confie un des syndicalistes. La rencontre, étalée sur plus de 4 heures, accouche d’une série de revendications : clarification de la relation entre 2M et le pôle public, redéfinition de la notion même de service public, signature du contrat-programme avec l’Etat, remise en cause de la politique éditoriale, etc. Vaste programme... Il y a comme qui dirait de la friture sur la 2. Même si le top management de 2M se veut rassurant sur le “climat”, parlant de cohésion et de paix sociales, les syndicalistes, eux, continuent d’exprimer leur colère. Et leurs inquiétudes aussi, au vu de l’état des finances de la chaîne. Les recettes publicitaires se tarissent. Soread 2M doit ainsi se contenter d’environ 400 millions de dirhams pour l’exercice 2009, soit 20% de moins qu’en 2008. La plupart des annonceurs ont réduit leur budget de communication. A l’instar des trois opérateurs télécoms nationaux, qui jusque-là tiraient le marché vers le haut et qui, depuis l’avènement de la crise financière, sont désormais plus regardants sur leurs dépenses. Du coup, le marché publicitaire a réduit son rythme de croisière, affichant une croissance annuelle de 4%, contre 20% les années précédentes. “C’est un fait : la concurrence est devenue plus rude, le marché de la publicité accuse un ralentissement. A nous de trouver de nouvelles sources de financement, de nouveaux annonceurs parmi les PME et les PMI, et de drainer des revenus interactifs, comme cela se fait dans d’autres pays. Cela dit, les revenus commerciaux continueront de représenter l’essentiel des recettes de la chaîne”, constate une source autorisée à 2M. Une situation qui pose problème, selon cet ancien dirigeant de 2M : “Quand une chaîne publique ne vit que des recettes provenant des annonceurs, sa démarche en termes de contenu est dictée par la logique publicitaire, et on se retrouve à faire de la télévision pour les gens qui la font vivre”. Dilemme cornélien, d’autant que les charges de la chaîne ont continué de croître. Il y a quelques mois, Salim Cheikh, directeur général de Soread 2M depuis 2008, s’en était expliqué dans la presse, listant une série de facteurs : “Des charges salariales en hausse, un train de vie au-dessus des moyens de la chaîne, des charges d’exploitation non liées directement à la grille, etc.”. Pour remédier à ce problème, la direction de 2M s’est lancée dans la chasse au gaspi. Une source interne nous en dit plus : “Cette année, nous avons mené une politique de rationalisation des dépenses. Par exemple, nous avons arrêté de faire systématiquement appel à l’expertise de cabinets étrangers. Nous avons réduit les frais de missions, de réceptions. En parallèle, nous optimisons l’utilisation de nos moyens, tout en menant une politique de synergie avec le pôle public”. Un autre professionnel des médias, qui a longuement collaboré avec la deuxième chaîne, estime pour sa part que la synergie dans le pôle public tient de la fiction : “Les deux chaînes (2M et Al Aoula, ndlr) continuent de s’affronter sur les terrains du sport, des spectacles, des débats, alors que les programmes devraient être complémentaires”. Notre professionnel de l’audiovisuel étaye son analyse, affirmant que les deux chaînes se font miroir, “chacune d’elle ayant ses bureaux régionaux, avec tout le matériel qui va avec. Tout cela coûte de l’argent au pôle public”.
Deux poids, deux mesures Question : l’Etat n’est-il pas censé voler au secours d’une chaîne en difficulté ? D’autant qu’il continue d’arroser la SNRT, prévoyant une rallonge de 900 millions de dirhams dans le cadre d’un nouveau contrat-programme, portant à 3 milliards de dirhams le budget alloué à la SNRT entre 2006 et 2011. 2M, elle, ne touche presque pas un kopeck. La Loi de Finances 2010 n’a d’yeux que pour la SNRT, accordant une longue analyse à la situation de ce groupement de chaînes publiques, et “évacuant” le cas de la petite sœur d’Al Aoula en une phrase : “Concernant SOREAD 2M, les travaux sont en cours afin de finaliser un contrat de restructuration pour la période 2009-2011 et ce, compte tenu des difficultés financières que connaît la société”. Pourtant, la loi relative à la communication audiovisuelle est claire : “Des contrats-programmes annuels ou pluriannuels sont conclus entre l’Etat et les sociétés nationales. (…) Le financement accordé doit correspondre au coût effectif découlant du respect de ces obligations”. Pour la direction de 2M, il ne s’agit là que d’une nuance sémantique : “Ce qui compte, c’est que les discussions avec l’Etat soient sereines. Nous sommes une entreprise publique, et la contribution de l’Etat nous aidera à assurer notre équilibre financier”. Vœu pieux pour l’instant. “2M continue d’assurer son rôle de service public, mais elle ne touche quasiment rien en contrepartie de la part de l’Etat, c’est une anomalie”, martèle ce syndicaliste. En fait, depuis 2008, l’Etat a cessé de mettre la main à la poche. Finie l’époque où la chaîne affichait un résultat net positif. “La subvention a été supprimée de manière unilatérale, du jour au lendemain, ce qui a plombé la trésorerie de la chaîne. Pendant ce temps, 2M continue de produire des émissions de service public très coûteuses, et qui ne font pas forcément d’audience”, analyse un ancien dirigeant de la chaîne. Cette préférence affichée de l’Etat envers la première chaîne est d’autant plus surprenante lorsque l’on compare les parts d’audience des deux antennes. En 2009, le taux d’audimat de 2M est passé de 21,9% en 2008 à 24,9% en 2009. Pendant ce temps-là, sa consœur Al Aoula stagnait aux alentours de 15%. Une telle performance de 2M s’explique notamment par la diffusion de feuilletons, dont les Marocains sont plutôt friands. Ce qui ne manque pas de provoquer l’ire des syndicalistes. “La ligne éditoriale est loin de satisfaire les attentes sur le plan de l’éducation, de la culture, du divertissement et de l’information”, s’insurgent-ils. Un ancien dirigeant de la chaîne étaye : “2M ne peut pas bâtir toute son identité sur les téléfilms. Et puis, la chaîne continue d’être faible au niveau de l’information. Et 2M n’a pas non plus d’émission porte-étendard, ce qui pourrait lui être préjudiciable à terme”. A terme peut-être, pour le moment, 2M avance et grappille des parts d’audience. Dans le top 15 de 2M, on retrouve neuf productions locales. Ainsi, ce sont les téléfilms marocains qui ont permis à la deuxième chaîne de booster son audience, et de capter des spectateurs plus enclins à se brancher sur la parabole. Un effort que les pouvoirs publics devraient encourager. C’est ce qu’on appelle faire écran à la concurrence.
Analyse. Vie privée, vie publique Jadis jeune chaîne privée au bord du gouffre financier, 2M est passée dans le giron de l’Etat, ce qui lui a permis de redresser ses comptes, subventions aidant. Aujourd’hui, la deuxième chaîne, qui fait partie du pôle public, doit se débrouiller toute seule, comme une grande ou presque. Sans toucher de redevance, sans subventions, 2M a du mal aujourd’hui à couvrir ses charges. Elle qui a longtemps fait figure de chaîne avant-gardiste, a aujourd’hui une image de “chaîne-feuilleton” qui lui colle à la peau. “Nous avons reconquis les spectateurs marocains”, répondent ses dirigeants. “L’audience n’est pas le seul objectif d’une chaîne publique”, opposent les syndicalistes. Difficile de trouver la bonne formule, le bon équilibre. Surtout quand on n’a que les recettes publicitaires à se mettre sous la dent… Et que fait l’Etat en attendant ? Et bien il crée un pôle public, sans outils juridiques et financiers, sans moyens humains, etc. Une coquille vide, finalement. Et que fait ce pôle public ? Eh bien, il crée quantité de chaînes que presque personne ne regarde, au lieu de renforcer 2M, la “chaîne-mère”. Ou comment déshabiller Pierre pour habiller Paul. |